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06/10/2008

INTERVIEW IN L'ECHO (JJ.DURE), 27 sept. 2008

«Je ne peux pas m'imaginer faire autre chose » ! C'est la réponse qui fuse lorsqu'on pose la question à Herman Van Rompuy des raisons de son engagement. Dès son jeune âge, il a baigné dans la réflexion politique avec son père, Vic Van Rompuy, entré en 1951 au service d'études du PSC-CVP de l'époque. Un centre d'études dont le directeur est un certain Robert Houben qui deviendra sénateur et ministre et une grande figure du parti social-chrétien. Lorsqu'Herman Van Rompuy devient directeur du Cepess en 1980, après un passage à la Banque nationale de Belgique et dans les cabinets ministériels du Premier ministre Léo Tindemans et du ministre de l'Économie Gaston Geens, Robert Houben est toujours là. À l'époque, il est âgé de 75 ans et avait créé le Centre d'études des institutions politiques avec pour thème la réforme de l'État. On retrouve, entre autres, dans ce groupe de réflexion, des figures marquantes comme Pierre Harmel, Arthur Gilson, le Comte Snoy et Paul Meyers, ancien Bourgmestre de Hasselt. « J'ai beaucoup appris en discutant avec eux. J'ai surtout pris connaissance du passé de la réforme de l'État. À l'époque, nous avons même publié des livres sur le confédéralisme », se rappelle Herman Van Rompuy. « Confédéralisme » : un mot dont la connotation inquiète les milieux francophones, mais aussi les défenseurs de la Belgique unitaire. Pourtant, notre interlocuteur tient à préciser qu'il n'est pas synonyme de séparatisme. « Je fais une grande distinction entre les deux. Lorsqu'on vit dans un système où il n'y a que des partis régionaux, on s'inscrit dans une logique de confédération. En partant des intérêts spécifiques des communautés, il est possible d'arriver à des accords. »
Son enfance, Herman Van Rompuy l'a passée à Sint-Stevens-Woluwe (on disait à l'époque Woluwe-Saint-Etienne) où il a appris le français… dans la rue, dès l'âge de 5 ans. Son père y était conseiller communal. Avec un grand-père qui avait été échevin à Betekom, l'actuel président de la Chambre a baigné tout jeune dans la politique. Pourtant, ce milieu n'était pas vraiment la tasse de thé de son père. « Il avait un jugement politique très équilibré, mais il n'était pas fait pour l'action. Son intérêt pour la chose politique était grand mais il ne souhaitait pas s'impliquer. Je pense qu'il était trop bon pour faire de la politique. Il n'aurait jamais pu endurer les attaques telles que celles que mon frère et moi avons subies », dit simplement Van Rompuy avant d'ajouter : « Le rêve de mon père était de devenir professeur d'université. » Un rêve qui va se matérialiser mais qui est la cause d'une grande rupture dans la vie du petit Herman. En 1957, une place de professeur est vacante à l'Université Lovanium de Léopoldville, qui dépend de l'Université de Louvain. Le père d'Herman Van Rompuy démissionne du centre d'études du PSC-CVP et la famille Van Rompuy quitte le village agricole de Sint-Stevens-Woluwe pour l'Afrique. « Ce fut pour moi un choc terrible. Je quittais l'école communale, mes copains, mes voisins pour l'inconnu. Dans la commune, tout le monde se connaissait et j'arrivais en Afrique, dans une grande ville ! » Pourtant, il va vite s'adapter et se passionner pour la politique communale… congolaise. Il a alors 10 ans. « A la maison, nous recevions le journal 'De Nieuwe Gids', aujourd'hui disparu et qui était une édition intellectuelle de 'Het Volk'. A Léopoldville, chaque semaine l'édition hebdomadaire de 'Het Volk' nous tenait informés des nouvelles du pays. » L'expérience congolaise de la famille Van Rompuy tourne court : un an après son arrivée, elle rentre en Belgique car le père est tombé malade.

Herman Van Rompuy retrouve alors ses amis et ses passions. On le voit, lors de la guerre scolaire, sillonner les rues en vélo en criant « Voor school en gezin » (pour l'école et la famille). A 16 ans, il adhère au CVP et crée sa première section locale. « Bien que fondateur, je n'en suis pas devenu président car j'étais trop jeune. On m'a chargé de la trésorerie. »
Quant à direce qui a produit le déclic politique, «franchement, je n'en sais rien, répond-il. J'ai toujours fait de la politique et je ne me vois pas faire autre chose. Je crois qu'en réalité, on ne fait pas de politique, on la découvre et cela devient une nature.»

Les passions d'Herman Van Rompuy ne se limitent pas à la seule politique.

Un de ses hobbies favoris est la lecture. Il est un fervent admirateur, entre autres, d'Eric-Emmanuel Schmitt dont il a lu pratiquement tous les ouvrages.

Mais le Président de la Chambre, qui écrit lui-même ses discours, est aussi amoureux de la poésie et il n'hésite pas à prendre la plume. Il suffit d'ailleurs de consulter son blog personnel sur le Net, pour y découvrir de petites poésies, mais aussi des articles plus fouillés. Il a récemment lu des poèmes sur Ring TV, la télévision de la province du Brabant flamand. Comme auteur, il en est à son huitième livre. Cette part de sa personnalité fait partie intégrante de l'équilibre personnel que recherche Herman Van Rompuy. Interview.

À plusieurs reprises, vous avez parlé d'équilibre. Cela s'applique-t-il aussi à votre action politique ?

En politique, il y a souvent des moments émotionnels et l'équilibre n'est pas toujours facile à trouver. Mais on y revient très vite. En tant qu'homme politique, il faut pouvoir compartimenter les choses. Lorsqu'on est dans la lutte, on ne devient pas un autre homme, mais il y a des règles à respecter. Une personnalité présente beaucoup d'ego, d'où la nécessité de compartimenter les choses sinon ce n'est pas viable. Il faut pouvoir gérer différentes facettes de sa personnalité, ce qui n'est pas aisé mais devient plus facile avec l'âge. Ce n'est ni de l'hypocrisie, ni de la schizophrénie, mais il arrive qu'en politique, on doive défendre des idées qui ne sont pas nécessairement siennes.»

Est-ce cette approche qui vous permet de vous consacrer à l'écriture et à la lecture ?

Quand j'écris ou que je lis, je suis complètement dans ce que je fais : je ne suis plus en politique. C'est une tout autre démarche. Si on n'a pas la faculté de se dédoubler, c'est impossible. Il faut pouvoir passer d'une sphère à l'autre sans que ce soit une rupture ou une fuite. Il faut d'ailleurs éviter à tout prix que ce soit une fuite car cela engendre des sentiments négatifs. Et ceux-ci donnent une vision trompeuse des choses. À vrai dire, il ne faut jamais se laisser emballer. De ce point de vue-là, je suis un bouddhiste.

Vous citez le bouddhisme. Votre foi est réelle. C'est une chose très personnelle. Influence-t-elle aussi votre action politique ?

La foi est devenue chez moi une deuxième nature. Elle est tellement présente de façon naturelle que je ne peux pas dire que cela m'apporte quelque chose. Cela n'entre pas dans mon esprit de prier lorsque je dois prendre une grande décision. Par après, je m'interroge toutefois. Le président Lincoln disait : « Dieu ne doit pas être de notre côté, mais nous devons toujours être du côté de Dieu ». Lorsque certains parlent de volonté divine, je me dis que nous la fabriquons nous-mêmes.

Napoléon a dit qu'une nation sans Dieu est comme un vaisseau sans capitaine. Vous partagez cette vue ?

Elle me semble dangereuse. On peut parfaitement devenir un saint sans Dieu. On peut vivre sans religion, mais pas sans spiritualité. L'homme doit reconnaître qu'il y a des choses qui le dépassent. Il doit avoir l'humilité de ce qu'il est, sinon il devient agressif. La spiritualité est très générique. C'est la recherche de l'absolu. Luc Ferry, pourtant non croyant, a écrit de très belles pages à ce sujet.

Mark Eyskens déclarait en début de semaine sur les ondes de la RTBF que si l'on est chrétien, on ne peut pas être nationaliste. Est-ce votre avis ?

Cela dépend de la définition qu'on a du nationalisme. Pour moi, le nationalisme c'est autre chose que la seule identité. C'est avant tout mes racines, mon prochain. L'identité est tout à fait naturelle, on se reconnaît dans ce qu'on connaît. Mais si on fait de l'identité, la seule valeur à défendre, on est très vite dans la différence par rapport à l'autre qui devient alors un ennemi. Selon moi, il y a deux sortes de nationalisme. L'un, positif : il s'agit d'être proche de son identité. L'autre est négatif : c'est l'agressivité envers celui qui est différent. Cela mène au racisme. Même le communisme était une sorte de nationalisme social prônant la disparition des classes. Cela dit, nous ne sommes pas des saints et nous restons des humains.

Selon vous, on peut donc être à la fois un bon nationaliste et quelqu'un de solidaire ?

Si l'on parle de la politique belge, il faut pousser la lucidité jusqu'au bout. Je l'ai dit aux francophones : « Si les transferts allaient du sud vers le nord et non l'inverse comme c'est le cas, seriez-vous prêts à discuter de solidarité ? » Je crois qu'il ne faut pas utiliser les principes pour défendre des intérêts personnels. On doit savoir dans quel jeu on joue. Pour un homme politique, c'est difficile car il dit être élu. Il lui arrive donc d'être le défenseur d'idées qu'il ne partage pas vraiment. Du moins jusqu'au point de rupture. L'important est de garder le respect de soi-même. Pour ma part, je ne suis ni fondamentaliste, ni inflexible. Je suis avant tout pragmatique. J'avoue que je suis parfois surpris de voir comment certains défendent certaines thèses à l'intérieur d'un cercle et l'inverse à l'extérieur.

Quel regard jetez-vous sur le « mal belge » ?

Je n'aime pas ce terme. Le « mal belge» comme vous dites, c'est autre chose que le seul aspect communautaire. Pour moi, le mal belge c'était la situation des années 80 où la Belgique avait un déficit budgétaire de 15 %. C'était le gouffre. Aujourd'hui, ce qu'on essaie d'obtenir, c'est de pouvoir faire vivre deux peuples sur une base égale, sans que l'un écrase l'autre. Il faut gérer le consensus. Jamais en Belgique, la Flandre, pourtant numériquement plus importante, n'a utilisé sa majorité parlementaire pour imposer quelque chose.

Pourtant, il y a quand même eu le vote sur la scission de l'arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde en commission à la Chambre ?

C'est vrai, car certains Flamands se disaient que cela n'avait jamais eu lieu et que donc, on pouvait pour une fois le faire. On ne doit pas le faire comme cela. Pour en revenir à ce que vous appelez le « mal belge », il y a pour moi deux raisons qui sous-tendent la situation actuelle. D'abord, il y a le respect de la culture et de la langue. Ensuite, il y a des raisons économiques. Pour le premier aspect, il ne faut pas occulter que l'histoire a joué un rôle. Le manque de respect de la langue flamande durant 100 ans par l'État a créé des frustrations. Certes, il ne faut pas les suivre aujourd'hui, mais il faut aussi ne pas occulter le passé ou faire comme si l'histoire n'existait plus. Lorsque j'étais ministre fédéral, jusqu'en 1999, il y avait au sein du gouvernement des collègues francophones qui ne parlaient pas le flamand et qui ne le comprenaient même pas. Ce n'est pas normal. Je reconnais qu'aujourd'hui, il y a une amélioration de ce côté.

La seconde raison du « mal belge » est économique. Avec un PIB 25 % plus élevé en Flandre qu'en Wallonie et un taux de chômage plus important au sud qu'au nord du pays, il faut nécessairement qu'il y ait à un moment une prise de conscience. Affirmer que les difficultés de la Wallonie proviennent du déclin industriel de celle-ci est un peu court.

Ne croyez-vous pas que le manque de dialogue entre communautés provient du fait que les hommes et femmes politiques des deux communautés ne se connaissent plus ?

C'est vrai, mais ce n'est pas un hasard. La scission des partis nationaux a eu lieu il y a déjà 40 ans. Cela fait donc deux générations de politiciens. En ce qui concerne le PSC, devenu cdH, et le CVP, actuel CD&V, même si nous étions séparés, il y avait des encore des contacts. On se voyait chez Arthur Gilson, où l'ambiance était franchement cordiale et où on a connu de bons moments de rigolade. Nous étions ensemble au gouvernement. L'opposition a fait éclater ces liens humains. Cela n'a pas aidé à avoir des contacts. Pour le CD&V, cela a contribué à la méconnaissance de l'autre. C'est dommage.

Le dialogue est donc difficile ?

Il faut savoir que les mentalités ont changé. Je vois cela avec mes enfants. En Flandre, on n'a pas besoin des Wallons. Culturellement, la Wallonie c'est l'étranger. La globalisation fait que l'anglais est plus important que le français. On voit toujours le monde à travers son propre point de vue. En Wallonie aussi. Je regrette par exemple que dans une grande partie des écoles de l'enseignement secondaire, le néerlandais ne soit pas la deuxième langue.»

Comment analysez-vous la situation actuelle ?

Nous sommes victimes de nos slogans. Le discours séparatiste a fait plus de mal qu'on le croit. J'ai souvent dit aux amis de la NV-A, « plus vous parlez de séparatisme, moins vous aurez de chances d'avoir le fédéralisme ». Mais je dis aussi aux francophones : « Plus vous refusez le fédéralisme, plus vous risquez d'avoir le séparatisme. » Ce qui m'énerve, c'est qu'on essaie de donner de la Flandre une image d'intolérance et de repli sur elle-même. Or, sur les valeurs fondamentales, il n'y a pratiquement pas de différences entre Wallons et Flamands.

Pour vous la Belgique existera encore dans 10 ans ?

J'ai dit à certains amis que la Belgique existe aussi pour des raisons négatives car le séparatisme engendrerait pas mal de problèmes très épineux. Ce n'est pas un divorce de couple. C'est beaucoup plus complexe : il faudrait scinder la dette publique, les chemins de fer, etc. Bref, cela conduirait à l'appauvrissement de tous et cela ferait fuir les investisseurs. Il faudrait des décennies pour s'en remettre ! On ne réinvente pas au XXIe siècle les frontières du XIXe siècle ! En clair, je ne crois pas à l'immobilisme, ni au séparatisme. Mais, la renaissance économique de la Wallonie est primordiale.

Le dialogue communautaire qui se prépare est donc celui de la dernière chance ?

Les séparatistes ont quitté la table des négociations. L'avantage est que, du côté francophone, il n'y a plus d'excuses pour éviter ou rejeter ce dialogue. C'est un risque que nous avons pris. Il faut en être conscient. Je dis aux francophones : « Saisissez cette opportunité, sans quoi on ne sait pas de quoi demain sera fait.» r

Jean-Jacques Durré

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